Champignons magiques, présence et leçons
L’expérience
Cette année a commencé d’une manière particulière : une prise de champignons magiques à la maison, en petit groupe.
Ce genre d’expérience est difficile à capturer en mots — les insights s’évaporent souvent aussi vite qu’ils apparaissent. Mais cette fois, j’ai réussi à en retenir quelques-uns. Je les partage ici comme un point de référence pour moi-même, et peut-être pour d’autres.
Retrouver l’enfant en soi
La première chose qui m’a frappé, c’est ce rapport au jeu, à la rigolade. Les champignons créent un espace qui ressemble à ce que doivent vivre les enfants — cette capacité à s’émerveiller, à jouer sans arrière-pensée.
Ça reconnecte à la part enfant et adolescente en nous, ou peut-être ça la libère simplement.
Voir au-delà des apparences
J’ai pu percevoir les héritages, les origines, les archétypes qui viennent colorer les personnes autour de moi. Comme si on voyait soudain les couches de peinture sous la surface — tout ce qui a façonné quelqu’un avant même qu’il ne soit lui-même.
Et puis cette évidence : tout peut être beau et intéressant. Ça dépend simplement de ce sur quoi on pose son attention, et avec quelle énergie on le fait. L’expérience intérieure est un dialogue constant avec les propositions extérieures.
Tout est connecté. J’ai aussi touché à quelque chose qui ressemble à la culture zen japonaise — la justesse des gestes, la précision, la beauté dans les détails.
La dynamique de groupe
La musique influence énormément l’expérience, mais elle ne fait pas tout si on choisit de porter son attention ailleurs.
À plusieurs, c’est plus complexe : il y a une sorte de circulation du “lead”, des rebonds de prise en main qui peuvent être très fluides… ou pas du tout.
J’ai remarqué à quel point l’état des autres m’influence — leur froid, leur fatigue. J’ai cette envie de réchauffer, de relancer les gens.
La leçon centrale : je ne suis pas responsable des autres
C’est peut-être l’insight le plus important.
Les autres sont responsables d’eux-mêmes. S’ils ont besoin de quelque chose de moi, c’est à eux de formuler une demande. Et moi, je peux répondre à ce moment-là.
Si j’apporte ou si je prends la place sans que ce soit une réponse à une demande, ce que je fais n’est pas “juste” — ça n’apporte ni à l’autre, ni à moi.
La conclusion s’impose : me taire plus, prendre plus de temps en observateur et en écoute. Être présent pour profiter du spectacle, et basculer acteur uniquement s’il y a un appel.
Face à mon corps de 37 ans
Je me suis regardé vraiment. Pas le reflet habituel qu’on survole — non, vraiment regardé comme un corps de 37 ans.
Ça m’a perturbé. J’ai vu l’âge de mon corps que je refuse habituellement de voir : ma peau, mes formes. Mais regarder en face fait du bien, même si une partie de moi veut toujours rester jeune, athlétique et frais.
Tensions et circulation
J’ai ce point de pression au plexus solaire — une tension liée à des stress contenus, des frustrations, notamment sur le plan charnel et sexuel.
Pendant l’expérience, j’ai beaucoup fait circuler : massages, points de pression, étirements, rots, pets, eau, pipi… tout ce qui pouvait débloquer.
J’ai senti qu’il fallait que je relâche, que je laisse circuler à travers moi. J’avais accumulé des blocages, mais rien de critique — si j’arrête d’essayer de porter le monde et les autres, je suis capable d’y arriver.
Et puis cette révélation plus large : ces tensions en moi sont aussi des tensions de société, d’héritages plus profonds que moi. Réussir à les détendre pourrait participer à un nettoyage collectif.
Beaucoup de gratitude. Merci. 🙏
Analyse : regards croisés de Jung, Spinoza et Krishnamurti
En relisant ces notes, je réalise que ces insights résonnent avec des pensées bien plus anciennes et profondes que mon expérience d’un soir. Voici comment trois penseurs auraient pu éclairer ce vécu.
Carl Jung : l’inconscient collectif et les archétypes
Jung aurait probablement hoché la tête en lisant mon passage sur les “héritages et archétypes” que j’ai perçus chez les autres.
Pour lui, nous portons tous en nous un inconscient collectif — un réservoir d’images, de symboles et de patterns hérités de l’humanité entière. Les archétypes (le Sage, l’Enfant, l’Ombre…) ne sont pas des inventions personnelles : ils nous traversent.
Ma reconnexion à “l’enfant intérieur” aurait particulièrement intéressé Jung. L’archétype de l’Enfant représente la spontanéité, le renouveau, le potentiel. Le retrouver, c’est accéder à une partie de soi souvent réprimée par la vie adulte.
Quant aux tensions que j’ai ressenties comme étant “plus profondes que moi” et “collectives”, Jung y verrait une confirmation : nous ne sommes pas des îles. Nos névroses personnelles sont souvent des expressions locales de blessures collectives. Guérir en soi, c’est potentiellement guérir pour le collectif.
Spinoza : la joie, les affects et la puissance d’agir
Spinoza aurait été fasciné par mon observation que “tout peut être beau selon l’attention qu’on y porte”.
Pour lui, la réalité n’est ni bonne ni mauvaise en soi — c’est notre rapport à elle qui génère joie ou tristesse. La joie est ce qui augmente notre puissance d’agir ; la tristesse, ce qui la diminue.
Mon insight sur la responsabilité (“je ne suis pas responsable des autres”) rejoint sa philosophie de l’autonomie. Spinoza distingue les affects actifs (qui viennent de nous) des affects passifs (qui nous sont imposés de l’extérieur). Vouloir “sauver” les autres sans qu’ils le demandent, c’est se laisser gouverner par des affects passifs — et donc perdre en puissance.
La circulation d’énergie que j’ai ressentie, ce besoin de “laisser passer”, évoque aussi le conatus spinoziste : cet effort de chaque être pour persévérer dans son être. Les blocages sont des obstacles au conatus ; les libérer, c’est retrouver le flux naturel de la vie.
Krishnamurti : l’observation sans jugement et la fin du “moi”
Krishnamurti aurait probablement souri à ma résolution de “me taire plus, observer davantage”. Pour lui, l’observation silencieuse — sans le filtre du mental qui commente, juge, compare — est la clé de toute transformation.
Il aurait aussi pointé quelque chose de plus radical : cette tension que je ressens, ce besoin de “porter les autres”, vient du moi — de l’ego qui veut être utile, reconnu, important. Tant que le moi opère, il y a conflit. La vraie liberté vient quand on observe ce mécanisme sans essayer de le changer.
Mon expérience de “tout est connecté” rejoint sa vision non-dualiste. Pour Krishnamurti, la séparation entre moi et l’autre, entre l’observateur et l’observé, est une illusion créée par la pensée. Dans les moments de perception directe — comme ceux que peuvent induire les psychédéliques — cette illusion se dissout temporairement.
Il aurait cependant mis en garde : l’expérience n’est pas la transformation. Avoir un aperçu de l’unité sous champignons ne signifie pas qu’on l’a intégrée. Le vrai travail commence après, dans le quotidien, moment après moment.
En guise de conclusion
Ces trois regards convergent sur un point : ce que j’ai vécu n’est pas une hallucination ou une fuite — c’est un aperçu de couches de réalité habituellement voilées par le mental ordinaire. Les champignons n’ont rien “créé” ; ils ont temporairement levé des filtres.
Le défi maintenant, c’est de laisser ces insights infuser dans le quotidien. Moins parler, plus observer. Lâcher le besoin de porter les autres. Accepter mon corps tel qu’il est. Laisser circuler.
Et peut-être, en faisant ce travail en moi, participer à quelque chose de plus grand.
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